Par la voix du ministre de l’Information, Omrane Al-Zohbi, les autorités syriennes ont reconnu l’explosion survenue ce lundi matin au siège de la radio-télévision, à Damas. L’attentat, attribué aux « groupes terroristes », a détruit le troisième étage du bâtiment, faisant trois blessés. Al-Zohbi a affirmé, à la télévision d’Etat, que « cette attaque vise à compenser l’échec du complot destiné à faire taire les médias syriens qui défendent la vérité, face à la campagne de désinformation menée par les médias étrangers ». Selon la propagande syrienne, « l’attentat traduit aussi la défaite des groupes armés face à la détermination de l’armée syrienne à éradiquer le terrorisme... ».
La purge contre les journalistes
Il convient de rappeler que l’explosion intervient après l’assassinat du journaliste présentateur de la télévision Mohamed Al-Saïd, meurtre revendiqué par le groupe « Jabhate al-Nasra », un groupe officiellement lié à Al-Qaïda mais qui est en réalité une création des services syriens, chargée des sales missions. Selon l’opposition, « le ministre de l’Information aurait ainsi commandité cet assassinat pour ternir l’image de la révolution, d’une part, et pour se débarrasser d’un journaliste Mohamed Al-Saïd, susceptible de faire défection, d’autre part ».
Les chrétiens forcés à se défendre !
Par ailleurs, l’opposition attribue aux miliciens du régime le vol et le pillage du couvent Mar Moussa, survenus tôt ce matin. Des chabbiha se sont introduits dans le couvent et ont volé l’ensemble du matériel agricole (tracteurs, outillages...) et le bétail, sans toucher aux religieux. Les opposants affirment que « le régime vise ainsi à terroriser les chrétiens, en vue de les pousser à le soutenir et à accepter sa proposition de former des groupes armés pour assurer leur autodéfense ». Cette manœuvre a pourtant été rejetée par l’Eglise syrienne, qui a officiellement demandé à ses disciples de refuser les armes. L’attaque contre le couvent serait de ce point de vue la riposte des autorités au Patriarche orthodoxe hostile à l’autodéfense.
De la « guerre froide régionale » à la confrontation générale ?
Mais le plus inquiétant est la revendication assumée par Damas et Téhéran, à travers leurs médias propagandistes, de l’assassinat du prince Bandar Bin Sultan, récemment nommé à la tête des services de renseignement saoudiens. Selon les médias syriens et iraniens, Bandar serait mort le 29 juillet dernier des suites de ses blessures, après l’explosion de son bureau survenue le 26 juillet. « En revendiquant ainsi indirectement cette attaque anti-saoudienne, comme étant la riposte à l’attentat contre la cellule de gestion de crise survenue à Damas le 18 juillet, l’axe chiite frôle la déclaration de guerre contre les pays du Golfe », estiment les experts, bien qu’aucune information ne permet, dix jours après les faits présumés, de confirmer la mort de Bandar.
La revendication de l’assassinat de Bandar prouve que Damas et Téhéran cherchent à accroître la tension régionale et à transformer la « guerre froide » qui les oppose à l’Arabie saoudite en confrontation directe. Une fuite en avant est, selon les stratèges syriens et iraniens, susceptible de sauver le régime de Bachar Al-Assad, ou de retarder sa chute. Assad tente ainsi de répandre le chaos pour pousser ses adversaires à négocier avec lui.
C’est dans ce cadre qu’il convient d’interpréter les accrochages survenus vendredi et samedi entre des hommes armés et des policiers saoudiens dans la région d’Al-Qatif, dans l’est du royaume, où est concentrée la minorité chiite, soupçonnée d’activisme belliqueux à la solde de l’Iran et de la Syrie. Les Saoudiens craignent en effet le soulèvement de cette minorité pour soulager Assad.
La tension entre l’Arabie et la Syrie croit tous les jours davantage. Riyad a mis en place, jeudi dernier, un pont terrestre à travers la Jordanie, pour acheminer les aides au peuple syrien. Une campagne cautionnée par le régime saoudien avait permis de collecter plusieurs centaines de millions de riyals, et plus de quarante gros camions sont réquisitionnés pour transporter cette aide. La presse syrienne a d’ores et déjà accusé Riyad « d’envoyer des blindés en Jordanie pour ouvrir un front avec la Syrie et soulager les groupes terroristes financés par l’Arabie, la Turquie, le Qatar, Israël et l’Occident ». Selon les médias syriens, « l’ingérence jordanienne ne fait plus de doute », lui reprochant l’accueil réservé aux réfugiés syriens. Damas accuse également Amman de s’être aligné aux positions américaine et saoudienne contre des aides substantielles, et ce, depuis la visite du secrétaire d’Etat à la Défense, Leon Panetta, dans le royaume. Par ailleurs, la propagande syrienne affirme également que « plus de 150 officiers étrangers, dont des israéliens, sont encerclés à Alep, et que la Suède tente une médiation auprès l’Iran pour obtenir leur libération ! »
Les accrochages à la frontière entre les armées syrienne et jordanienne expriment cette volonté syrienne d’ouvrir un front extérieur. Damas a déjà mis son dispositif belliqueux avec la Turquie, grâce au PKK. Les Kurdes ont multiplié les attaques contre l’armée turque et les installations pétrolières dans l’est et sud-est du pays. Cette évolution a poussé Ankara à masser ses troupes aux frontières, et à organiser des manœuvres militaires. Le quotidien saoudien « Asharq Al Awsat » de samedi a regretté que « les Turcs aient tardé à réagir. Ils ont laissé à Assad le temps de mettre en place son plan de déstabilisation régionale, avec l’installation du PKK à la frontière ». L’éditorialiste a rappelé, à juste titre, comment « le régime syrien est devenu maître dans le terrorisme d’Etat. Depuis les années 70, il a créé et nourri les groupes palestiniens dissidents pour affaiblir Arafat, les kurdes irakiens et turcs pour les exploiter contre Bagdad et Ankara, des groupuscules libanais pour vassaliser le pays du Cèdre, les groupes islamiques pour infiltrer al-Qaida en Irak et empêcher les américains de stabiliser le pays. Le monde a accordé à Assad 18 mois, depuis le déclenchement de la révolte, lui laissant le temps d’organiser sa riposte, et surtout, de tuer les syriens ».
L’échec de Kofi Annan, du pain béni pour Assad
Enfin, le régime syrien use de son hypocrisie légendaire et regrette la démission de Kofi Annan. Mais en réalité, Assad peut s’estimer doublement gagnant : il a déjà bénéficié de plusieurs mois de répit grâce à la mission Annan, qui a fini par jeter l’éponge. Damas espère à présent la nomination de l’Espagnol Miguel Angel Moratinos comme nouvel émissaire de l’ONU en Syrie, pour inverser la situation en sa faveur. Moratinos étant connu pour ses relations privilégiées avec le régime syrien, et avec Bachar Al-Assad en personne, sa nomination suscite de nombreuses oppositions. D’ores et déjà, des voies s’élèvent pour demander au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon de modifier son choix.
L’armée égyptienne à Rafah, victime collatérale de Damas ?
Démasqué dans sa fuite en avant, et attendu par l’Arabie, la Jordanie et la Turquie, le régime syrien pourrait être impliqué dans l’attaque menée dimanche soir contre l’armée égyptienne à Rafah, et contre l’incursion du groupe armé en Israël. Bien qu’aucun élément concret ne permet, pour le moment, d’étayer cette hypothèse, les observateurs n’écartent pas une implication syrienne dans l’opération de Rafah, directement ou à travers un commando du Hezbollah ou des organisations palestiniennes basées à Damas. D’une part, celle-ci permet au régime de déstabiliser l’Egypte et d’accentuer la méfiance entre le Caire et Tel-Aviv. Et d’autre part, elle renforce l’insécurité de l’Etat hébreu et le préoccupe sur son front sud au détriment de ses fronts nord (avec la Syrie) et est (avec l’Iran). L’attaque, faut-il le rappeler, est intervenue après l’annonce du renforcement par Tsahal de son dispositif anti-missile (Aro-2) pour faire face aux menaces balistiques iraniennes, proférées par les Gardiens de la Révolution.
Assad pense disposer de quelques mois pour l’emporter
A force d’hésiter à renverser Assad, au nom de la stabilité régionale, la communauté internationale en générale, et les pays de la région en particulier, se retrouvent désormais, à la fois, avec Assad et avec l’instabilité régionale. Celle-ci sera doublée d’une guerre civile et confessionnelle en Syrie. Les délais successifs accordés à Assad n’ont fait que radicaliser la contestation et produit les effets inverses. Dans l’attente des élections américaines de novembre prochain, Assad pensait que le temps jouait en sa faveur. Mais la défection ce lundi, du premier ministre Riad Hijab, sa fuite en Jordanie, mettent la stratégie du régime en péril. Pour minimiser l’importance de cette défection, la propagande syrienne affirme que Hijab a été limogé par Assad et remplacé par Omar Ghalawanji pour gérer les affaires courantes par intérim.
L’évolution joue logiquement en faveur de l’opposition. Mais pour retarder sa chute, Assad serait prêt à utiliser les armes chimiques et bactériologiques contre ses opposants. Sa propagande prépare le terrain à une telle perspective en accusant l’Armée Syrienne Libre (ASL) de s’équiper en armes chimiques volées en Libye. Mais selon ses opposants, Bachar Al-Assad est condamné. Il fait partie du passé. Quoi qu’il fasse, son sort est désormais scellé.
Dario S. (Rome)

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