Depuis janvier denier, au moins six tentatives d’imploser le Liban ont miraculeusement échoué. Pourtant, leurs auteurs, qui restent officiellement inconnus, ont mis tout leur savoir-faire et leur détermination pour décapiter le camp souverainiste, pour provoquer une guerre confessionnelle, ou tout simplement pour déstabiliser le pays du Cèdre. En vain. Malgré la complicité active de certains milieux au pouvoir à Beyrouth, et la complicité passive d’autres, toutes ces tentatives ont échoué, sans pour autant décourager les auteurs, qui viennent de récidiver, ce jeudi 5 juillet 2012.
Les commanditaires de ces attentats visent des objectifs multiples : pulvériser le Liban pour détourner l’attention et occulter la répression qui se poursuit en Syrie ; permettre au Hezbollah, le mieux équipé et armé, de contrôler le pays et soulager Damas ; mettre à exécution les menaces de Bachar Al-Assad qui a promis de répandre le chaos dans la région ; et décapiter les souverainistes libanais à moins d’un an des élections législatives de juin 2013.
Ainsi, un double attentat visant le général Ashraf Rifi, commandant des Forces de sécurité intérieure (FSI) et le colonel Wissam El-Hassan, chef du service de renseignement des FSI, a été déjoué de justesse en janvier 2012. Rifi et Al-Hassan sont tout simplement accusés d’avoir remonté les pistes dans l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri, impliquant des responsables du Hezbollah. Une découverte qui a déjà coûté la vie à Wissam Eïd, mort dans un attentat à la voiture piégée en janvier 2008. En février, le fils de l’ancien président de la République Amin Gemayel, député souverainiste du parti Kataëb, Sami Gemayel, qui a échappé à la mort. Le 4 avril, ce fut le tour de Samir Geagea d’être la cible d’un attentat au “sniper”. Parallèlement à ces attentats, les menaces n’ont pas épargné Saad Hariri et ses adjoints, poussant l’ancien premier ministre à s’exiler, et plusieurs de ses proches à se réfugier à Paris notamment.
Ces derniers mois, le Liban a vécu au rythme des accrochages ambulants qui ont fait plusieurs dizaines de victimes, notamment à Tripoli et à Beyrouth, sans oublier l’assassinat de deux imams par des militaires en faction. La justice, qui en a arrêté 19 pour les besoins de l’enquête, mais surtout pour résorber la colère de la population, s’apprêtent à les libérer sans que la lumière soit faite sur ces meurtres, très vraisemblablement commandités. Les accrochages ont systématiquement impliqué des pro-syriens, comme les Alaouites de Rifaat Ali Eïd à Tripoli, ou le « Sunnite de service », Chaker Al-Berjaoui à Beyrouth, armé et financé par le Hezbollah.
Après ces multiples échecs, les commanditaires des assassinats ont innové, en piégeant, jeudi 5 juillet, l’ascenseur qu’emprunte tous les jours le député souverainiste de la région de Batroune, Boutros Harb. L’attentat a été déjoué fortuitement quand l’un de ses voisins est tombé, nez à nez, sur trois individus. Deux parmi ces derniers se sont enfuis, avant que l’équipage d’une voiture ne se présente comme relevant des services de renseignement, et ne reparte en toute quiétude avec le troisième homme, arrêté un instant par les gardiens de l’immeuble. Il faut dire que le bureau de Boutros Harb est situé sur l’avenue Sami Solh (Badaro), à moins d’un kilomètre de la banlieue sud, fief du Hezbollah. Le ministre de l’Intérieur, Marwane Charbel, a confirmé cette nuit que « les trois individus avaient bien eu le temps de piéger la cage d’ascenseur ».
La tentative d’assassinat de Harb, l’un des principaux piliers de l’alliance du 14 mars, vise plusieurs objectifs : à court terme, son élimination déstabilise le Liban et le plonge dans un nouveau cycle de violence ; à moyen terme, l’opération aurait été attribuée aux radicaux sunnites liés à Al-Qaïda afin de justifier une incursion syrienne au Liban au nom de la lutte contre le terrorisme qui a pris du Akkar un fief, selon la propagande syrienne ; à plus long terme, l’absence de Boutros Harb favorise, du moins selon les commanditaires, l’élection de son rival à Batroune, le ministre Gebran Bassil, candidat à la députation, battu en 2005 et 2009, et dont les chances pour 2013 sont infiniment réduites.
Cette série d’attentats manqués inquiète le Liban, otage de l’insurrection en Syrie et de la répression sanglante qui s’y déroule. A ces facteurs s’ajoutent le risque d’une fuite en avant du Hezbollah, pour soulager Assad, et les liens de plus en plus avérés entre Al-Qaïda, l’Iran et la Syrie. Des liens qui permettent à ces derniers d’utiliser le terrorisme sunnite comme un écran de fumée pour occulter le terrorisme chiite. A cet égard, le quotidien « Al Hayat » de dimanche 1er juillet 2012, a révélé que « le nouveau chef des brigades “Abdallah Azzam” - relevant d’Al-Qaïda - est le saoudien Majed Al-Majed, très actif entre l’Iran et le Pakistan. Il a été choisi pour succéder à Saleh Al-Karaoui, blessé dans l’explosion d’un engin et désormais inapte au combat ». « Al-Hayat » a également rappelé que « Saleh Al-Karaoui avait reçu une formation militaire (en explosifs et électronique) en Iran, le pays qui l’héberge au même titre que plusieurs autres dirigeants de l’organisation terroriste ». Selon le quotidien, « la République islamique s’est ainsi transformée en centre de commandement d’Al-Qaïda pour ses opérations en Irak, mais aussi en Arabie saoudite et au Liban ». Confirmant ces informations, le quotidien « Asharq Al Awsat » du jeudi 5 juillet est revenu sur les complicités entre l’Iran et Al-Qaïda, mais aussi sur les divergences entre les deux parties, notamment en Syrie. Si, selon le journal, « Téhéran souhaite garder la Syrie comme sa chasse gardée », il n’en demeure pas moins qu’il continue de manipuler et d’exploiter les terroristes sunnites pour s’en servir comme un écran de fumée.
Bien que les attentats manqués au Liban puissent de ce fait être revendiqués par Al-Qaïda ou lui être attribués, leurs vrais commanditaires sont désignés et leurs objectifs sont connus de tous. Un ancien officier libanais, interrogé à ce sujet, nous a affirmé cette nuit que « le plus inquiétant est sans conteste l’innovation et l’ingéniosité dont font preuve les terroristes, qu’ils soient iraniens, syriens, d’Al-Qaïda ou du Hezbollah ». Et de conclure, notre interlocuteur estime que « le Liban survit par miracle. Pourvu que cette situation perdure ».
Stefano B.C.

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