La Syrie a annoncé avoir accepté le plan de paix présenté par Kofi Annan. Mais selon plusieurs sources diplomatiques, il s’agit d’avantage d’une manœuvre à plusieurs objectifs : gagner du temps ; résorber les pressions exercées sur Moscou et Pékin ; profiter du « temps mort » occidental que lui procurent les élections françaises et américaines... Mais en réalité, « Assad ne peut pas appliquer le plan de paix, synonyme de son arrêt de mort », reconnaît un diplomate arabe en poste à Rome. Ce dernier rappelle que Bachar Al-Assad avait reconnu, devant une délégation de parlementaires russes en visite à Damas, le 17 septembre 2011, que « si j’autorise les manifestations pacifiques, elles vont doubler en deux jours. Et le troisième jour, c’est tout le peuple qui marchera sur le palais présidentiel ». D’autres experts de la Syrie ajoutent que « le régime ne peut pas changer du jour au lendemain. Il vit grâce à sa puissance militaire. Si la machine à tuer s’arrête, c’est l’effondrement assuré ». Ils ajoutent : « ce qui explique les tergiversations syriennes à l’égard de toutes les médiations entreprises depuis un an. Il a systématiquement mis plusieurs jours voire des semaines avant d’accepter la mission arabe, puis les observateurs arabes, avant de mettre leur mission en échec. Il a fait la même chose avec Kofi Annan et Valérie Amos... ». Et de conclure, les observateurs soulignent qu’« il n’y a aucune raison valable qui laisse penser que l’acceptation du plan Annan est aujourd’hui plus sérieuse que les précédentes ».
En outre, selon plusieurs, la visite de Bachar Al-Assad à Homs, et particulièrement à Baba Amro, mardi, fait partie des manœuvres du régime et vise à « narguer ses opposants » et à « remonter le moral de ses partisans ». Il voulait se montrer en position de force et insister sur son « statut de vainqueur », alors qu’il a emprunté un hélicoptère pour effectuer le déplacement et éviter les dangers de la route, et a dû écourter sa visite après les tirs qui ont visé son convoi.
De ce qui précède, Assad fait semblant d’accepter le plan de paix et cherche à gagner du temps avant la mise en place des mécanismes de surveillance, tout en intensifiant la répression. Ce mercredi, au moins 40 personnes sont mortes à Homs et Idleb. Dans la nuit de mercredi à jeudi, de violents combats se sont déroulés à Ma’arat Al-Numan, où les hélicoptères ont bombardé les maisons et ratissé les champs. Mercredi aussi, les miliciens du régime ont incendié des maisons et leurs occupants à Saraqeb (Idleb) et tué un étudiant à Alep où les universitaires poursuivent leur mobilisation et appellent à la chute du régime.
Assad est engagé dans une course contre la montre et cherche à éradiquer ses opposants, à exterminer les déserteurs et à étouffer la population avant l’entrée en vigueur du plan de paix. D’ailleurs, à travers les crimes commis par ses forces, Assad a cherché à déplacer le débat et à contraindre l’opposition, qui revendiquait sa chute, à se contenter de demander une trêve quotidienne humanitaire de deux heures. Mais les calculs du président syrien ne semblent pas correspondre à la réalité sur le terrain.
D’une part, l’opposition syrienne a trouvé un accord a minima pour se présenter unie devant la rencontre des Amis du peuple syrien, la semaine prochaine en Turquie. Seule une partie des Kurdes a quitté le nouveau conglomérat créé mardi à Istanbul, protestant contre son « chauvinisme » pour avoir refusé d’accorder un statut particulier aux Kurdes. Et pour cause, cette composante a été reconnue de facto, y compris par les Frères musulmans, qui ont prône un « Etat civil, démocrate et égalitaire entre les sexes, les confessions et les ethnies... ». Selon des sources irakiennes, « la partie kurde qui a claqué la porte à Istanbul serait manipulée par le régime syrien, qui lui aurait promis des concessions politiques notamment ». Car, dans leur majorité, les mouvements politiques kurdes et la population sont engagés dans la révolution contre Assad. Plusieurs centaines de représentants kurdes syriens s’étaient réunis le mois dernier à Irbil, au Kurdistan irakien, et se sont engagés dans la révolte contre le régime de Damas.
D’autre part, l’usage excessif de la force contre les civils produira un effet inverse. Plusieurs organisations syriennes, arabes et internationales affirment désormais que le régime est passible de la Cour Pénale Internationale pour les crimes commis à Homs, et dans d’autres provinces. Enfin, la politique d’Assad est de plus en plus fragilisée par les défections de hauts gradés. Ce mercredi, 16 hauts officiers dont trois généraux ont rejoint l’Armée Syrienne Libre.
Enfin, il convient de rappeler que les villes encerclées ou bombardées par les forces du régime avaient déjà été conquises par l’armée syrienne. Mais dès que celle-ci se retire, la population redescend dans la rue. Ce qui signifie que le régime s’est transformé en force d’occupation et aura besoin du double de ses effectifs pour occuper et contrôler toutes les villes. Ce qui est actuellement hors de sa portée. D’autant plus que l’armée est épuisée par 13 mois de mobilisation, et que le régime ne peut pas compter sur l’ensemble des unités par crainte des défections.
La « politique suicidaire » d’Assad est observée de près par la communauté internationale. Ne voulant ou ne pouvant pas intervenir, celle-ci assiste à « l’effondrement du régime, doucement mais sûrement ». D’ailleurs, les Etats-Unis ont accusé ce mercredi soir « l’armée syrienne d’avoir intensifié ses opérations à travers le pays, violant les dispositions du plan de paix de Kofi Annan ». Pour Washington, « il est clair que le président syrien n’a pas pris les mesures nécessaires pour appliquer le plan de Kofi Annan, comme il l’avait promis ». Le Département d’Etat américain vient ainsi d’appeler à « maintenir la pression » sur Bachar al-Assad.
En outre, la Maison-Blanche fait savoir que l’application du plan de paix de Kofi Annan ne signifie pas que Bachar Al-Assad doit rester au pouvoir. « Assad doit quitter le pouvoir pour faire avancer la solution ». C’est la première fois que les Etats-Unis reconnaissent ainsi que « Bachar Al-Assad fait partie du problème, et que, indirectement, son maintien est incompatible avec la solution ».
Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, a lui aussi appelé Damas à appliquer « immédiatement » le plan prévoyant notamment la cessation des violences par toutes les parties, la fourniture d’aide humanitaire et la libération des personnes détenues arbitrairement. Le régime syrien, qui a accepté ce plan selon l’ONU, a averti en revanche qu’il rejetterait toute nouvelle initiative émanant du sommet arabe jeudi à Bagdad. « Depuis sa suspension de la Ligue arabe, la Syrie traite avec les Etats membres de cette organisation à titre bilatéral. La Syrie rejettera par conséquent toute initiative émanant de la Ligue arabe », a déclaré le porte-parole du ministère syrien des Affaires étrangères Jihad Makdessi.
La Syrie semble de plus en plus tentée par une fuite en avant pour exporter sa crise et la déplacer. Depuis mardi, plusieurs incursions ont été enregistrées en territoire libanais. A Beurouth, le pouvoir libanais contrôlé par le Hezbollah dément, mais les habitants des zones frontalières dans le Nord et la Békaa, et les images diffusées de ces incursions, affirment que des unités syriennes ont détruit des maisons et des fermes accusées d’abriter des déserteurs et des réfugiés syriens, et de servir pour la logistique des insurgés. La fuite en avant du régime syrien passe par la déstabilisation de Tripoli, au Nord du Liban, où les Alaouites du Parti démocrate arabe présidé par Ali Eïd (pro-syrien) multiplie les provocations. Plusieurs projectiles de type Inerga ont été tirés depuis leur fief de Jabal Mohsen contre Bab Tabaneh (Sunnite). La déstabilisation du Liban passe également par les groupes terroristes liés au Fatah Al-Islam, un produit purement syrien qui mine les camps palestiniens (Aïn El-Heloui notamment). Et ce, au moment où la communauté druze retient son souffle et assiste à ses divisions entre un Walid Joumblatt qui appelle les Druzes de Syrie à s’engager dans la révolution et un Wiäm Wahhab aligné sur les positions d’Assad.
Dario S.

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