Le point de vue de Chawki Freïha

L’Egypte, à la veille d’une journée cruciale : des doutes et des interrogations. Mohamed El-Baradeï est-il une vitrine moderne des Frères musulmans ?

Le loup iranien est déjà dans la bergerie arabe. Les Bédouins du Sinaï entrent dans la bataille. La Syrie négocie le butin libanais

jeudi 27 janvier 2011 - 23h46, par Dario S. (Rome)

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L’Egypte aborde ce vendredi, jour de prière, et quatrième journée de manifestations de plus en plus violentes, avec la peur. Une peur accentuée par le retour, ce jeudi, de Mohamed El-Baradeï, qui se dit prêt à assurer l’intérim à la présidence de la République, si le peuple le lui demande.

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Le Pays du Nil est habitué aux manifestations, souvent organisée contre la misère, des fois pour réclamer du pain, rarement pour protester contre la fraude électorale. Mais pour la première fois, les manifestants demandent désormais le départ de Hosni Moubarak, usé par près de 30 ans de pouvoir. La pression monte de jour en jour, et le spectre d’un scénario à la tunisienne s’empare de la population, avec en prime la peur de la montée en puissance des Frères musulmans. L’Occident s’inquiète et appelle à la retenue, mais les émeutiers semblent déterminés à poursuivre leur mouvement.

Pire encore, les Bédouins du Sinaï sont entrés en scène, et utilisent des armes contre la police égyptienne. Cette nuit, deux roquettes de type RPG ont été tirées contre un commissariat de police, mais elles ont raté la cible. Leur entrée dans la bataille est significative. Car, les Bédouins du Sinaï sont réputés pour être des mercenaires. Ils travaillent avec la puissance qui les rémunère le mieux. Ces dernières années, ils ont renforcé leurs liens avec le Hamas et les mouvements islamistes à Gaza, et de facto, avec des Services de renseignements étrangers. Puisqu’ils sont, par excellence, les passeurs d’armes en provenance de Syrie, d’Iran et du Hezbollah, vers la Bande de Gaza. Depuis plusieurs années, le Caire les soupçonne d’avoir servi Al-Qaïda et/ou la Syrie pour introduire des explosifs à Charm El-Cheïkh, où plusieurs attentats avaient secoué le site touristique et ses hôtels.

El-Baradeï, un atout iranien ?

En outre, l’ancien directeur de l’AIEA, Mohammed El-Baradeï, soupçonné d’avoir trop longtemps fait preuve de complaisance avec Téhéran dans le dossier nucléaire iranien, est rentré en Egypte ce jeudi, et s’est dit prêt à « assurer la présidence de la République, par intérim et à titre provisoire, si la rue le demande ! ». Autrement dit, si la rue parvient à chasser Moubarak du pouvoir. Dès son arrivée au Caire, El-Baradeï a annoncé qu’il se joindra aux manifestants, vendredi, jour de prière. De leur côté, les Frères musulmans, qui étaient restés à l’écart de ces manifestations, ont annoncé qu’ils feront également partie des cortèges, après la prière.

Non seulement la journée promet d’être particulièrement chaude, mais surtout, certains Egyptiens commencent à s’interroger sur une probable alliance qu’auraient conclu les Frères musulmans et El-Baradeï pour renverser le régime et remplacer Moubarak par l’ex-directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Or, si ce dernier est connu sur la scène internationale, il ignore tout de l’Egypte, pour avoir vécu essentiellement à l’étranger. De ce fait, il sera un « Président marionnette aux mains des islamistes », craignent les Egyptiens, et leur procurera une vitrine acceptable à l’étranger. De plus, ayant eu des contacts réguliers avec les Iraniens, et ayant été soupçonné de complaisance à leur égard, dans le nucléaire, il est légitime de s’interroger s’il n’a pas été recruté par Téhéran. Dans ce cas, il serait une pièce maîtresse du dispositif iranien contre l’Egypte. Cette perspective est particulièrement redoutée par les Coptes, qui continuent de regarder du côté de Gaza et de Jaïch al-Islam, du Hezbollah, de Damas et de Téhéran, à la recherche des commanditaires de l’attentat d’Alexandrie.

Nos interlocuteurs Coptes rappellent que l’offensive de « l’axe de la résistance » (Iran, Syrie, Hezbollah, Hamas) était prévisible. Elle a été annoncé par Thierry Meyssan le 3 janvier, prévoyant la chute de sept régimes pro-occidentaux dans la région : Tunisie, Egypte, Autorité palestinienne, Jordanie, Yémen, Arabie saoudite et Majorité libanaise. Mais nos interlocuteurs ne prévoyaient pas que le lancement de cette offensive puisse être simultané et rapide. De fait, la vitesse de l’offensive est inversement proportionnelle à celle du programme nucléaire iranien. La déstabilisation de la région permettant à Téhéran de poursuivre ses efforts en toute quiétude, loin des regards braqués ailleurs.

Une offensive iranienne sur tous les fronts

Notons à cet égard que l’offensive contre l’Autorité palestinienne est menée par procuration, à travers le Qatar. Les révélations embarrassantes pour l’Autorité palestinienne, diffusées en début de semaine par la télévision « Al-Jazeera », place Mahmoud Abbas dans le collimateur du Hamas, qui l’accuse d’avoir bradé les droits palestiniens lors des négociations. Ramallah se défend, manifeste, brûle les portraits de l’émir du Qatar, et l’accuse d’avoir rejoint définitivement l’axe syro-iranien. Des responsables de l’OLP et du Fatah menacent de dévoiler des documents secrets prouvant l’hypocrisie de ce minuscule émirat dans les jours à venir.

Le coup d’Etat institutionnel au Liban n’échappe pas à cette règle. Le Hezbollah et ses alliés ont mis la main sur toutes les institutions du pays du Cèdre, ce qui inquiète l’ensemble de la communauté internationale. Pour éviter les pressions arabes et internationales, pour son rôle, la Syrie mène une manœuvre machiavélique auprès de la France et de l’Arabie saoudite. Damas tente de les convaincre d’exercer des pressions sur les souverainistes afin qu’ils participent symboliquement au gouvernement de Najib Mikati, pour cautionner sa décision de rompre avec le Tribunal international. Car, au cas contraire, la Syrie prévient que l’Iran s’emparera du Liban à travers le Hezbollah. Pour éviter ce scénario, Damas propose donc de troquer son immunité contre un contrôle exclusivement syrien sur le Liban. Autrement dit, Bachar Al-Assad revendique le vol et refuse de le rendre. Il propose de le garder ou de le partager avec son complice. Le résultat est le même.

Cette évolution n’est que le résultat logique de la politique de compromission des Occidentaux et des pays arabes, menée par faiblesse ou par complicité ! Ils ont systématiquement fui leurs responsabilités, tant en Palestine qu’au Liban et en Irak et en Afghanistan. [Pour mémoire, cliquez ici pour lire notre éditorial du 22 septembre 2009, Comment éviter une défaite militaire occidentale en Afghanistan, en Irak, et dans toute la région ?]. Ils se sont contentés de « compter les coups sans jamais les rendre ». En cherchant les compromis, ils ont renforcé leurs adversaires et permis au « loup iranien de s’installer dans la bergerie arabe », et à « l’empire perse de devenir réalité ».

Chawki Freïha

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